O-rage ! le ciel nous tombe dessus Merde ! encore une lâcheté innommable. Je nen reviens toujours pas. Et pourtant Ils tont traîné dans la boue puis foudroyé, les béotiens, les voyous stipendiés par ceux que la dure réalité a complètement dégrisés. Pris à la fois de prurit de pouvoir et daporie, ils ont mis jusquà lhonneur de lAlgérie dans leur ligne de mire. Quelle sale engeance ! Oui, Tahar ! Cest parce que tu étais dune rectitude intellectuelle indéniable que tu as encouru leur foudre. Ton combat, en fait, na rien à envier à celui de ce personnage légendaire qui avait osé harceler, puis braver une hydre en furie.
Effectivement, le preux compte parmi les victimes, mais plus tard servit dexemple fatal aux jeunes du village qui prirent leur courage à deux mains pour libérer la source de la bête immonde. Notre source à nous, cest cette modernité même que tu as su défendre avec ton verbe hardi, à un moment cornélien que vit le pays. Et lhydre à laquelle tu livrais bataille nest autre que le fascisme qui fait que nous sombrions dans la dégénérescence programmée. Autant dire que tu dégainais et tirais sur les bélîtres, les esprits étriqués, les malfrats, les potentats, les patriotards Ah ! tu avais vraiment le don dubiquité ! Oui, cest aussi cela, et surtout cela la « race irritable des poètes ». Mais, seulement, voilà : un pays qui tire sur la crème de ses enfants est-il encore un pays ? Une télévision (notre pleureuse professionnelle, veux-je dire) qui procède, au même titre que notre école « sinistrée », à labrutissement de masse ; au mépris des Feraoun, Haddad, Amrouche, Dib, Mammeri, Khedda, Bouguermouh, Bachir Hadj-Ali, Issiakhem, Kateb Yacine, Djaout, Mimouni est-elle réellement nôtre ? Alors quailleurs on aurait inscrit leurs noms en lettres dor sur un panthéon.
Enfin, que dire dun gouvernement qui sen prend hargneusement à tous ceux qui font preuve dintelligence, allant jusquà lhorrible flagornerie en les désignant comme cibles à abattre aux intégristes ? Telle est notre triste réalité : un peuple monté contre lui-même. Tahar, cela me rappelle Moh Saïd, au tout début de ton roman « Les Vigiles », qui « tenta de forcer ce cercle cauchemardesque. Il se détacha subitement de la masse des assistants silencieux et sélança avec un cri terrible pour enjamber le mur de pierres. Mais une rafale larrêta à mi-course. » « Simple desprit » parce que sans doute mal compris par la majorité résignée Mieux encore, ne traite-t-on pas les écrivains transcendants de cinglés ? Parce quils avaient crié assaut à la Bastille, préparé le Printemps de Prague Et pourquoi pas le Printemps Berbère. Aussi, je suis de ceux qui croient que tu as ri des énergumènes au moment où ils braquèrent leur haine assassine sur toi. On ne tue pas les idées.
Toujours ne reculer devant rien, ou sinon pour mieux sauter. Du coup, il me vient également à lesprit lillustre Soljenitsyne, après avoir purgé une peine de huit ans aux confins de la Russie, dans lArchipel du Goulag (mais toujours dans le giron de son peuple), au début des années soixante-dix et récidiviste : « De cette façon, je leur laisse lunique possibilité de perpétuer leur violation à visage découvert, me tuer rapidement parce que jécris la vérité sur lhistoire russe. » Je ne sais pas si cétait à lui, ou il la fit seulement sienne : « Lexpérience des dernières générations me convainc pleinement que seul linflexibilité de lesprit humain, fermement dressé sur le front mouvant des violences qui le menacent et prêt au sacrifice et à la mort en proclamant : « Pas un pas de plus ! », seule cette inflexibilité de lesprit assure la véritable défense de la paix de lindividu, la paix de tous et de toute lhumanité . »
En tout cas, il semble que vous cultiviez la même vision des choses, du moins dans le « domaine de lessentiel », faire éviter un avenir grand-guignolesque à son pays. Et maintenant que tu ten vas, par la faute à lAlgérie, avec tout ce que tu marivaudais, nous voilà dans tous nos états.
Quelque chose comme de la neurasthénie gâche nos espérances. À Béjaïa, « Soummam » te pleure tout le monde, dailleurs-, dautant que tu ne viendras pas nous rejoindre (Smaïl, Rabah, Mouloud, Razika, Hassiba, Brahim, Zahir, Abdelhakim, Kamel, Farès et moi) pour préparer ensemble les 5e Poésiades.
Bien sûr, nous viendrons à Oulkhou te magnifier, et à chaque fois, poétiquement. Cest promis. Ar tufat a Tahar !
Le 01 juin 1993
Mohamed ZIANE-KHODJA
Entretien réalisé par Mohamed ZIANE-KHODJA - Fin juillet 1992 pour le journal "Le jeune indépendant".
« FIDÈLE
À LA POÉSIE »**
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition »
Tahar DJAOUT : Je ne sais pas de quelle tradition il sagit. La « tradition », cest un terme un peu vague. Est-ce quil sagit dune tradition sociale, dune tradition décriture, dune tradition culturelle Je dois vous avouer quau contraire le mot « tradition », de prime abord, na pas vraiment ma sympathie La tradition cest ce dont on peut se nourrir, tirer des choses négatives Elle peut être un frein à un certain nombre dautres choses. Un frein à linnovation, à laventure. Je pense plutôt que je ne suis pas fidèle à la tradition.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Je voulais dire les « Poésiades »
-Là encore, jaurais souhaité. Mais, malheureusement, je nai pas été chaque année. Disons que jai participé aux premières « Poésiades », effectivement. Aujourdhui, je suis encore ici. Donc oui, je suis fidèle à la ville de Bougie, à la poésie. Ces « Poésiades » sont, pour moi, un lieu de confrontation, déchanges, douverture , qui est très appréciable.
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LE JEUNE INDÉPENDANT »
: Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition
».
Est-ce à
dire que la vieille ville maritime ressemblerait quelque part à un poème
?
-Oui, je crois que le poème est une émotion, un sentiment Cest aussi un ordonnancement. Dans le poème, il y a le désir de déconstruire le monde et de le reconstruire différemment. Je crois que la ville de Bougie, par son architecture, sa morphologie ; cette façon dont la montagne tend de manière abrupte dans la mer , est effectivement une sorte de poème naturel.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : En tant que poète, justement, sous quel angle voyez-vous la poésie ?
-Il nest pas toujours aisé, pour un créateur, de parler de son propre domaine. Je crois quil y a toute une part dintériorité quon exprime lorsquon pratique son art. Mais quon nanalyse pas toujours de façon efficace lorsquon essaie de prendre ses distances vis-à-vis de cet art. La poésie cest une expression privilégiée. Cest un rapport à la fois intense et douloureux aux mots, au langage. Une expression dune grande intransigeance. Cest, pour moi, lexpression littéraire la plus accomplie.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition ». Vous assistez aux 4èmes « Poésiades ». Comment trouvez-vous les jeunes plumes ?
-Ce qui frappe, de prime abord, cest la profusion des poètes. Notamment en langue kabyle. Cest très touchant de voir dans ces « Poésiades » autant de poètes. Des dizaines, peut-être même une centaine, de poètes venus dun peu partout. Ce qui est très intéressant, cest de voir des poètes relativement connus et consacrés être confrontés à des poètes qui sont parfois- à leurs premiers balbutiements. Je pense que ces « Poésiades » créent un terrain déchanges, de confrontation , qui peut dabord être bénéfique pour les poètes disons novices- qui peuvent sans doute apprendre des choses au contact des poètes plus vieux, plus connus Et pour ces derniers, ça peut être aussi une très bonne expérience, de voir un peu quelles sont les nouvelles directions prises par la poésie. À quel genre de thème et décriture sintéressent les jeunes poètes.
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LE JEUNE INDÉPENDANT »
: Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition
».
Ces mêmes
jeunes poètes se plaignent, très souvent, de la non-publication
de leurs poésies.
-Oui, ce que vous dites confirme, dautant plus, le mérite de ce genre de rencontres que sont les « Poésiades ». Il est vrai que la poésie est devenue pas en Algérie seulement, malheureusement- un art tout à fait mal aimé, sous prétexte que ce nest pas un genre commercial. Les éditeurs ont cessé daccueillir et de publier la poésie. Hélas ! cest un grand tort que de porter à une expression aussi importante que la poésie, qui est un élément constitutif de la littérature et de la culture dun peuple, un tel préjudice. Cest vrai que malheureusement la poésie traverse une période très dure, notamment du point de vue de lédition. Je pense que des rencontres comme celle de Béjaïa, et puis les réseaux associatifs, peuvent faire quelque chose pour la poésie. En la faisant connaître, évidemment, par la diction, comme cest le cas ici. Ou même arriver à la publication, à la diffusion dun certain nombre de plaquettes, à travers les réseaux associatifs.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Comment trouvez-vous le lectorat algérien ?
-Je crois, malheureusement, que lécole, qui est le principal lieu où se forment les lecteurs, ne joue absolument pas son rôle. Dans ce sens là, le système éducatif algérien est extrêmement défaillant. Cest un système qui nencourage pas du tout la lecture. Nous savons que, ces dernières années, des livres jugés profanes, irrévérencieux, ont été retirés des bibliothèques scolaires, universitaires. Nous savons même que des condamnations à mort ont été prononcées par un certain nombre dilluminés contre les écrivains. Donc, je remarque, malheureusement, quil ny a pas de relève en ce qui concerne les générations de lecteurs. Et cest quelque chose de tout à fait effrayant. Non seulement pour le livre lui-même, mais pour la société algérienne. Parce que le livre nest pas seulement un produit commercial, un produit de distraction. Cest aussi un produit qui véhicule des valeurs, qui est déterminant dans la formation de la culture humaniste dune nation.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Quelle est par-là votre appréciation sur le devenir de notre littérature ?
--Je pense quon est rarement efficace lorsquon essaie de déterminer lavenir à partir du présent. La littérature est quelque chose de mouvant, de vivant, de mobile. Il est très difficile de déterminer son avenir. Toutes les prospections quon fait sont généralement démenties par la dynamique même de cette littérature qui nest pas toujours là où lon lattend ; qui navance pas toujours dans le sens quon essaie de lui assigner. La littérature algérienne dépendra à la fois des écrivains algériens, des lecteurs algériens, des maisons dédition algériennes. Nous remarquons que malheureusement, aujourdhui, ces différents segments de la littérature sont extrêmement défaillants. Mais jespère, en ce qui me concerne, que cest une défaillance passagère. Que la littérature algérienne qui possède déjà une dynamique, du point de vue de ce qui la crée, trouvera aussi des structures et les relais nécessaires pour maintenir sa vitalité, son développement et sa diffusion.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Aussi, notre littérature recèle des uvres, disons au mérite transcendant Doù il serait souhaitable de la porter à lécran ?
-Il ne faut pas oublier quil y a eu quand même un certain nombre dexpériences. Nous avons « Lopium et le bâton », « Le vend du sud », « Lincendie » Donc, des uvres qui ont été portées à lécran. Mais la littérature algérienne, par sa richesse, par lintérêt de ses thèmes, aurait pu constituer pour les réalisateurs de cinéma une mine encore plus sollicitée. Jespère que ces réalisateurs qui se plaignent souvent de ne pas avoir de textes, de ne pas avoir de scénarios valables , pourront penser à exploiter cette mine ; donc qui est la littérature. Et je pense quils commencent à verser dans ce sens-là. Je peux vous apprendre, par exemple, que « La colline oubliée » de Mammeri est en voie dêtre tournée par Abderrahmane Bouguermouh. Je crois savoir aussi que « Le fleuve détourné » de Mimouni fait lobjet dun projet de film. Mon roman « Les vigiles », aussi, a été adapté par le réalisateur-scénariste tunisien Ahmed Benmahmoud. Et Kamel Dehane, le jeune réalisateur algérien, qui a fait le film sur Kateb Yacine, voulait le tourner.
« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Le dernier mot ?
-Je souhaite, pour terminer, une longue vie à ces « Poésiades » de Béjaïa. Parce que cest quand même un terrain dexpression extrêmement intéressant. Dautant plus intéressant quil constitue une tribune pour la poésie dont nous disions, justement, que cest un genre mal aimé.